« La mort n'est rien » : qui l'a écrit, et ce que la version lue aux enterrements a coupé
Le texte circule en France sous le nom de Charles Péguy, parfois sous celui de saint Augustin. Il n'est ni de l'un ni de l'autre. Il a été écrit en anglais par un prêtre anglican de Londres, Henry Scott Holland, et ce n'est pas un poème : c'est un passage de sermon.
« La mort n'est rien. Je suis seulement passé dans la pièce à côté. » Ces lignes viennent d'un sermon prononcé à la cathédrale Saint-Paul de Londres le 15 mai 1910, neuf jours après la mort du roi Édouard VII. Celui qui les a écrites ne pense pas que la mort n'est rien. Il présente cette idée comme l'une des deux façons qu'on a de regarder un mort, et il passe le reste de son sermon à tenir les deux ensemble.
Le texte lu aux enterrements
La mort n'est rien.
Je suis seulement passé dans la pièce à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que nous étions les uns pour les autres, nous le sommes toujours.
Donnez-moi le nom que vous m'avez toujours donné.
Parlez-moi comme vous l'avez toujours fait.
N'employez pas un ton différent, ne prenez pas un air solennel ou triste.
Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez, souriez, pensez à moi, priez pour moi.
Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l'a toujours été,
sans emphase d'aucune sorte, sans une trace d'ombre.
La vie signifie tout ce qu'elle a toujours signifié.
Elle est ce qu'elle a toujours été.
Le fil n'est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de vos pensées, simplement parce que je suis hors de votre vue ?
Je vous attends. Je ne suis pas loin, juste de l'autre côté du chemin.
Vous voyez, tout est bien.
Traduction française anonyme, celle qui circule dans les cérémonies funéraires en France. Aucun traducteur n'est identifié, et cette version est plus courte que le texte anglais. L'original est cité plus bas.
Le passage vient d'un sermon, pas d'un recueil de poèmes
Le 15 mai 1910, Henry Scott Holland prêche à la cathédrale Saint-Paul de Londres, où il est chanoine depuis 1884. Le roi Édouard VII est mort le 6 mai. Son cercueil sera exposé à Westminster Hall du 17 au 19 mai, et environ un quart de million de personnes viendront le voir. Le sermon s'intitule The King of Terrors, la mort roi des terreurs.
Holland ouvre en citant un verset : « Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté » (). Le sermon sera publié après sa mort, dans un recueil de 1919 intitulé Facts of the Faith. C'est de là que sortent les lignes qu'on lit aujourd'hui aux enterrements.
Holland décrit deux façons de regarder un mort, pas une
La toute première phrase du sermon dit déjà l'inverse de ce qu'on en retient, et la version courte ne la reprend jamais. Holland dit qu'on flotte tous entre deux manières de voir la mort, et qu'elles se contredisent. La première, c'est le recul devant ce qu'il appelle « le désastre suprême et irrévocable ». Il y consacre un long paragraphe : la mort rend vain tout ce qu'on a fait, elle frappe sans distinction, et personne ne sait à l'avance quand ni comment.
Puis il passe à la seconde façon de voir. « Mais il y a un tout autre visage que la mort peut prendre pour nous », écrit-il, et il décrit ce qu'on éprouve en regardant le visage d'un mort qu'on a aimé. C'est là que le passage célèbre arrive, et Holland le met entre guillemets. Il le fait dire au visage du défunt, comme un dernier message. Ce ne sont donc pas ses mots à lui.
I suppose all of us hover between two ways of regarding death, which appear to be in hopeless contradiction with each other.
Première phrase du sermon. Traduction : « Je suppose que nous flottons tous entre deux façons de regarder la mort, qui semblent se contredire sans espoir. »
Ce que la version des enterrements a coupé
La version lue en cérémonie s'arrête à « tout est bien ». Dans le sermon, la phrase qui suit est « So the face speaks », le visage parle ainsi. Holland reprend alors la parole en son nom, et ce qu'il écrit va dans l'autre sens : cet état d'esprit ne tiendra pas, il nous quittera, et le long silence qui suit une mort finira par le faire disparaître.
Il continue une dizaine de paragraphes là-dessus. On ne voit rien de l'autre côté, aucun signe ne revient, la vieille terreur redescend. Puis il pose sa thèse : les deux expériences sont aussi réelles l'une que l'autre, et il faut tenir les deux à la fois. Il écrit noir sur blanc que la mort garde sa terreur. La version courte n'a gardé qu'une moitié du sermon.
Our task is to deny neither judgement, but to combine both.
Death, then, must retain its terror, even though it is but a stage in our growth, the terror of the unknown, the terror of loss, the terror of finality to what have been hitherto the movements of our very life.
Deux phrases de la seconde moitié du sermon. Traduction : « Notre tâche est de ne renier aucun des deux jugements, mais de les combiner » et « La mort doit donc garder sa terreur, même si elle n'est qu'une étape de notre croissance : la terreur de l'inconnu, la terreur de la perte, la terreur de la fin de ce qui a été jusqu'ici le mouvement même de notre vie. »
Pourquoi on l'attribue à Charles Péguy
En France, le texte est le plus souvent donné à Charles Péguy, l'écrivain tué au front en septembre 1914. On le voit aussi passer sous le nom de saint Augustin. Aucune des deux attributions ne tient, et l'origine de la confusion n'est documentée nulle part.
Ce qui est établi, en revanche : Holland meurt le 17 mars 1918, alors qu'il est professeur de théologie à Oxford depuis 1910. Le sermon date de mai 1910, sa publication de 1919. Le texte anglais est donc dans le domaine public. La traduction française qui circule, elle, n'a pas de traducteur connu.
Le verset sur lequel Holland construit tout
Holland ouvre sur et il y revient à la fin. Le verset dit deux choses dans la même phrase : nous sommes déjà enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été montré. Holland s'en sert exactement comme ça. Le premier morceau lui sert à dire que la mort ne change pas ce qu'on est. Le second lui sert à dire qu'elle reste terrifiante, parce que personne ne sait ce qu'il y a de l'autre côté.
Il cite aussi la prière du roi Ézéchias malade, qui reproche à la mort de ne pas pouvoir louer Dieu (), pour montrer que le recul devant la mort est déjà dans la Bible. Quelques paragraphes plus loin, il cite pour dire l'inverse. Les deux versets sont dans le même sermon.
Les versets cités dans le sermon
Holland cite ces versets dans le sermon lui-même. Les voici dans une traduction française :
« Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ; mais nous savons que, lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est. »
1 Jean 3:2
« Quiconque a cette espérance en lui se purifie, comme lui-même est pur. »
1 Jean 3:3
« Ce n’est pas le séjour des morts qui te loue, Ce n’est pas la mort qui te célèbre ; Ceux qui sont descendus dans la fosse n’espèrent plus en ta fidélité. »
Ésaïe 38:18
« Le vivant, le vivant, c’est celui-là qui te loue, Comme moi aujourd’hui ; Le père fait connaître à ses enfants ta fidélité. »
Ésaïe 38:19
« Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu. »
Colossiens 3:3
Qui l'a écrit, et peut-on le lire à un enterrement
Le texte est-il de Charles Péguy ?
Non. Il est d'Henry Scott Holland, prêtre anglican, chanoine de la cathédrale Saint-Paul de Londres à partir de 1884, puis professeur de théologie à Oxford de 1910 à sa mort en 1918. Il l'a écrit en anglais, dans un sermon prononcé le 15 mai 1910. Péguy n'a rien à voir avec ce texte.
Est-ce vraiment un poème ?
Non, et il n'a jamais été écrit en vers. C'est un paragraphe de prose, pris au milieu d'un sermon d'une dizaine de pages. La découpe en lignes vient de la version française qui circule, pas de Holland.
Peut-on le lire à un enterrement ?
Rien ne l'interdit, et c'est l'un des textes les plus lus en cérémonie en France. Sache seulement ce que tu lis : Holland fait dire ces mots au visage du mort, et il écrit quelques paragraphes plus loin que la mort garde sa terreur. Le sermon entier est en domaine public si tu veux le lire.
Que dit la Bible de la mort d'un proche ?
Elle ne demande jamais de faire comme si de rien n'était. « Jésus pleura » devant le tombeau de son ami Lazare (). Paul écrit aux Thessaloniciens de ne pas s'affliger « comme les autres qui n'ont point d'espérance » (), ce qui suppose qu'on s'afflige quand même. Et il appelle la mort « le dernier ennemi » ().
En une phrase
« La mort n'est rien » est un extrait d'un sermon prononcé à Londres le 15 mai 1910 par Henry Scott Holland, qui prête ces mots au visage d'un mort et écrit quelques paragraphes plus loin que la mort garde sa terreur.
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